Les auteurs sont peu préparés à l’arrivée du numérique. Depuis quelques mois, les éditeurs ont mis à jour leurs contrats en ajoutant une clause de « cession des droits d’exploitation numérique ». Mais, cette clause de cession paraît aux auteurs peu explicite quant à l’exploitation qui serait faite de leurs œuvres numérisées, ni tout à fait précise concernant les conditions mêmes de leur rémunération via ce nouveau support de diffusion. Dans leur ensemble, les auteurs s’inquiètent donc à juste titre de la révolution numérique dans le domaine du livre et de la lecture. Le numérique, en démultipliant les modes d’usage offert par Internet, touche la structure même d’une œuvre en désorganisant des données qu’un auteur a préalablement pensées et agencées.

Néanmoins, on peut souligner aujourd’hui que les acteurs de la chaîne du livre qui ont le mieux adopté Internet pour promouvoir et diffuser leur travail sont précisément les auteurs. En effet, certains d’entre eux ont su voir les opportunités que pouvait leur apporter cet outil au niveau de la création, c’est-à-dire plus particulièrement, au niveau de l’écriture : outre les facilités de recherche, Internet permet de considérablement renforcer leurs relations avec les lecteurs qui, sur le Web, sont bien plus diversifiés et nombreux que ceux que leur apporte la librairie traditionnelle. De fait, cette possibilité d’entrer en contact direct avec les lecteurs a accéléré l’arrivée des auteurs dans le numérique : la multiplication de blogs et de sites d’auteurs a augmenté de manière significative l’offre de contenus en ligne avec l’émergence de nouvelles formes de production écrite immédiate : le « billet » (« post ») et des contenus plus longs qui constituent des sortes d’œuvres « évolutives », ouvertes à l’interactivité et à la collaboration de tiers.

Ces nouvelles formes de production contournent les circuits traditionnels de diffusion de l’écrit (presse et édition imprimées) ainsi que leur économie puisqu’elles relèvent généralement de la gratuité ou du financement publicitaire (parfois même, de la part de l’affiliation de librairies en ligne comme pour le blog de Pierre Assouline 1, fort apprécié des internautes). Ces nouvelles formes diffèrent également des contenus numériques qui préexistent sous forme de livres imprimés puisque, à l’inverse de ces derniers, elles ne sont pas soumises aux droits d’auteurs tels qu’ils sont appliqués en France. Si ces nouvelles formes se répandent de plus en plus, peu d’auteurs en revanche ont saisi Internet pour publier directement leurs œuvres si ne c’est certains auteurs reconnus ou à succès dont la renommée leur assure l’intérêt d’un lectorat acquis2.

1Pierre Assouline reçoit ainsi le soutien de Chapitre dont le logo s’affiche en tête de son blog dans le bandeau noir qui coiffe ses « billets » : http://passouline.blog.lemonde.fr

2 Voir par exemple le dernier roman que rédige sur son site Elfriede Jelinek, Prix Nobel de Littérature : http://www.elfriedejelinek.com

En 1998, Barry Beckham, romancier américain avait déjà pu s’essayer à la diffusion payante sur Internet d’un de ses romans grâce à une formule originale décrite par Marie Lebert : « Moyennant un abonnement de 9,95 $, le lecteur reçoit un épisode par courrier électronique toutes les deux semaines et pendant six mois. Barry Beckham pense être le premier à adopter cette formule de roman-feuilleton sur le Web, dans la lignée de Dostoïevski, Dumas ou Dickens en d'autres temps. Parlant de lui-même, il déclare : “Un auteur du XXe siècle utilise la même démarche [la publication de romans par épisodes dans les journaux du XIXe] pour atteindre des lecteurs à une époque où l'édition littéraire est dominée par des conglomérats obsédés par des titres ayant un fort potentiel commercial mais peu de substance intellectuelle” ».

Notons que cette pratique de publication en ligne de l’œuvre d’un auteur tend aujourd’hui à évoluer avec des sites comme Publie.net mais, aussi, avec l’émergence de plate-formes anglo-saxonnes d'auto publication et d'auto promotion permettant une mise en public sous différents formats comme l’interface française de Lulu. Ces plate-formes éditoriales offrent potentiellement aux auteurs une véritable alternative pour diffuser leurs œuvres que la librairie et l’édition traditionnelles ne parviennent plus à commercialiser – ni les journalistes, à défendre. Le numérique ouvrirait ainsi de nouvelles voies aux auteurs pour accéder à de nouveaux publics et leur proposer des contenus auxquels le marché du livre actuel a renoncé, souvent pour des raisons économiques comme l’explique Jean-Michel Billaut qui a rencontré le fondateur de Lulu, Bob Young : « 99% des livres transmis par les auteurs aux maisons d'éditions traditionnelles sont retournés à leurs auteurs. 1% seulement est publié. “Non pas parce que ces livres sont mauvais, nous dit Bob, mais parce que l'éditeur pense que le marché est trop étroit pour ce livre, pour rentabiliser son impression et sa diffusion traditionnelles” ».

Jean-Michel Billaut explique ainsi que « la stratégie de Lulu est simple : donner le pouvoir à l'auteur...qui en téléchargeant son oeuvre sur Lulu va pouvoir le vendre en direct, sans passer par le filtre d'une maison d'édition1 ». Lulu s’occupe, en effet, de tout ou presque : édition, diffusion, distribution, vente à l’échelle mondiale, service d’optimisation sur les moteurs de recherche, promotion en ligne, interface de sites d’auteurs, réseaux sociaux, POD, etc. Lulu a des créateurs de 80 pays et distribue dans plus de 100.

1Voir l’analyse de Virginie Clayssen dans son blog teXtes.

Le véritable défi de telles plate-formes éditoriales sera de sensibiliser les auteurs et de les persuader de déposer leurs travaux en ligne. L’expérience de Publie.net s’avère à ce titre intéressante : de nombreux auteurs, reconnus ou non, ont rejoint cette plate-forme mise en place par François Bon. Toutefois, Publie.net est bien différente de Lulu. Elle ne veut pas « tout » faire elle-même et souhaite davantage développer des « ressources, ou de les inventer, avec ceux qui sont les partenaires les plus essentiels du contemporain » tel le Portail de Titelive, Place des Libraires1.

Outre ces distinctions entre plate-formes éditoriales, la question est de savoir si les possibilités qu’elles offrent aux auteurs, ou dont ils se saisissent eux-mêmes, les engageront, à terme, dans un bras de fer avec l’édition traditionnelle ? François Bon, pour sa part, s’en défend affirmant que son action avec Publie.net n’est pas une « déclaration de guerre à l’édition traditionnelle prisonnière de contraintes de plus en plus dures […], c’est affirmer, pour les formes que nous défendons, une présence associée, une présence complémentaire, sur d’autres critères de circulation, de conception matérielle » Publie.net s’inscrit ainsi essentiellement dans une mission de lecture publique, via abonnements des bibliothèques, médiathèques et BU et centres culturels français, donc en appui de la diffusion matérielle du livre par l’édition traditionnelle et non pas en concurrence.

1François Bon, « Une bibliothèque dans votre ordinateur » sur tierslivre.net : « D’autre part, nous suivons de très près les outils que Place des libraires développe pour diffuser des ressources numériques en librairie. Les textes que propose publie.net se prêtent parfaitement à l’impression à la demande. Ce n’est pas une direction prioritaire, mais ne pas hésiter à nous solliciter à ce propos ».

Il n’en reste pas moins que les auteurs comme François Bon sont sur le qui-vive concernant les questions d’exploitation et de rémunération de la numérisation de leurs livres par l’édition traditionnelle. Ainsi, tandis que ce dernier relève que « les éditeurs nous proposent, ces jours-ci, massivement, des contrats pour la “diffusion numérique de l’ouvrage”, où bien sûr le mot livre n’est jamais prononcé, mais qui tente de faire passer l’idée de droits d’auteur à 10-11% comme le livre, et non pas 50% comme la traduction », certains éditeurs estiment que le taux de rémunération des auteurs dans le numérique n’évoluera pas davantage que ce qu’il est dans l’imprimé tandis qu’il pourrait augmenter pour d’autres acteurs de la chaîne du livre. De même, Alain Absire, Président de la SGDL, dans un article publié par Le Monde1souligne que la profession se préoccupe peu de consulter les auteurs concernant la gestion de leur avenir dans le numérique alors que ce sont eux qui apportent la plus-value des contenus que les éditeurs sont amenés à commercialiser et ce sont encore eux qui assurent son renouvellement au marché du livre.

1Alain Absire, « Le livre numérique en zone de non-droit ? », Le Monde, 16 novembre 2007.

La librairie et l’édition traditionnelles sont toujours dépendantes des auteurs. Il en est encore de même pour eux. Mais cela durera-t-il devant les nouvelles possibilités qui s’offrent à eux avec Internet et devant les rémunérations qui leur sont faites par les plate-formes éditoriales ? Jean-Michel Billaut s’exclame ainsi qu’ « y'a pas photo » entre la rémunération de l'auteur chez Lulu et chez l'éditeur traditionnel. (Lulu propose 80% de droits d’auteurs sur la marge du livre vendu (hors du coût d’impression). Quant à Publie.net ( Voir « Publie.net : lettre aux auteurs n°4 ), elle redistribue à chaque auteur 50% des prix des téléchargements vendus. )Quant à François Bon, il explique qu’il s’agit encore « d’une micro-économie : mais nous entendons respecter scrupuleusement l’engagement d’un partage égal, moins commission bancaire et taxe, des recettes téléchargement entre l’auteur et la structure. Et rester maîtres pour cela du processus d’édition et de diffusion, la traçabilité des versements reçus étant assurée par PayPal en toute garantie ».

Il est vrai que le mouvement initié par Lulu ou Publie.net est nouveau. Ce mouvement n’influe donc pas encore sur la structuration même du commerce du livre. Mais, si ce mouvement devait prendre de l’ampleur dans l’avenir et si les auteurs venaient à se couper, en partie, des structures éditoriales traditionnelles, il est fort à parier que cela déséquilibrerait la chaîne du livre en son entier. Alain Absire, lors du Forum « Pour une nouvelle dynamique de la chaîne du livre » avait lui-même souligné cet enjeu : « Nous nous efforçons de convaincre les éditeurs que tout un champ d’auto édition est en train de s’ouvrir, ce qui induit un risque certain pour leur activité d’édition et de diffusion. Comment faire pour les impliquer davantage dans cette problématique ? ». (Alain Absire, « les Enjeux de la librairie indépendante » in Pour une nouvelle dynamique de la chaîne du livre, Paris, SGDL, 2007, p. 76.)

Dans un article pertinent qui pose la question, « 2008, année des auteurs ? », Virginie Clayssen du blog teXtes cite la réflexion de Kim White sur If Books qui explique que « c’est l’année des auteurs, parce que ce sont eux qui vont effectuer le changement de paradigme. Ils vont pouvoir commencer à utiliser des outils de publication et de distribution en ligne en se passant des éditeurs traditionnels et mettre leurs œuvres en circulation de façon massive. Ou bien ils vont refuser le modèle Web du « donne-moi-ton-travail-pour-rien » et inventer ensemble de nouveaux modèles. […] Il sera intéressant d’observer quel sera le choix des auteurs lorsque la banquise de l’industrie de l’édition va commencer à fondre ».

Sara Lloyd - à la tête des publications électroniques de Pan Macmillan - initie elle-même un long manifeste pour l’édition numérique où elle remet en question la manière dont l’édition traditionnelle envisage encore la publication de livres qui ne correspondent plus aux besoins, ni des auteurs, ni des lecteurs et se demande ainsi : « Qui a encore besoin de livres ? Plus précisément, qui a besoin d’éditeurs ? ». Dans un billet du 16 mai 2008, François Bon souligne que pour une grande partie des auteurs, « les éditeurs papier n’impriment plus les textes qui nous concernent ». Si on constate que la littérature disparaît des catalogues des éditeurs, pour continuer à en produire une qui soit du niveau suggéré, il n’y aura bientôt plus que le Web. Ainsi, François Bon d’ajouter que « pour que la littérature pèse, pour que le monde des logiciels et des outils prenne en compte nos textes, nos exigences, à nous de les proposer dès à présent sur le Net ».

Si le commerce du livre veut tirer le meilleur parti de l’opportunité qu’offre le numérique pour promouvoir et diffuser des contenus, il nous paraît qu’il devra répondre efficacement aux besoins des auteurs qui, sinon, seront tentés de s’affranchir des structures traditionnelles pour rejoindre de nouvelles structures plus dynamiques et attractives à leurs yeux. À cette fin, le commerce du livre devra être à même de saisir et accompagner l’évolution des auteurs dans un monde où l’édition traditionnelle publie en masse, et de plus en plus souvent, des ouvrages standardisés. (Cf. les réflexions d’Éric Vigne dans Le Livre et l'éditeur, Paris, Klincksieck, 2008.) François Bon explique que « proposer aujourd’hui des textes contemporains [sur Internet], c’est contraindre aussi le paysage à leur faire place, contre sa tendance propre à faire peser encore plus le consensuel » (Voir « Publie.net : lettre aux auteurs n°4 ») .

Ne pas collaborer avec les auteurs pourrait donc amener la librairie et l’édition traditionnelles à perdre des ventes potentielles mais également à passer à côté de nouveaux espaces de création qui ne manqueront pas de se développer s’il devait y avoir de plus en plus d’auteurs pour les alimenter. Il apparaît difficile d’éviter que les « poids lourds » de l’édition qui sont en position de force par rapport aux éditeurs ne cèdent aux sirènes du téléchargement direct, en court-circuitant la chaîne du livre. Mais, afin d’éviter que ce mouvement ne gagne aussi des auteurs au potentiel commercial plus faible mais au dynamisme littéraire incontestable, les éditeurs devront pour leur part renforcer leur rôle de filtre et de garant de la qualité des textes qu’ils publient.

De fait, c’est l’ensemble de la médiation entre le lecteur et l’auteur, éditeurs et libraires, qui doit ensemble se rapprocher des auteurs et appréhender avec eux les démarches numériques que ces derniers engagent de leur côté.

Publié par admin le 10 juin 2008
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