Quelle base de données interprofessionnelle ?
Prenant le risque de la redite, nous tenons à attirer fortement l’attention sur le fait que le manque cruel d’une base de référencement des œuvres numériques est un danger pour la commercialisation de celles-ci car aucune identification des fichiers ne sera sans cela possible (sources, prix, conditions de commercialisation via les plate-formes de distribution, etc.). Cela pose à nouveau la problématique de la « normalisation » dans la désignation des contenus des éditeurs… et de leur mode de transfert (EDI numérique via Dilicom). Il semble que la création d’une base unique associant les bases de données existantes de Dilicom et d’Electre soit une piste pertinente pour constituer un FEL enrichi.
Les conditions générales de vente des diffuseurs-distributeurs et des agrégateurs
L’hétérogénéité des modèles économiques (et techniques) entraîne des disparités dans les conditions générales de vente des contenus. Certains diffuseurs défendent une approche traditionnelle de la chaîne favorable aux libraires (Numilog, Titelive). D’autres en sont éloignés (Cyberlibris). Néanmoins, les marges accordées à la librairie sont variables d’un agrégateur à l’autre sur un même niveau de services : de 25% chez Numilog à 33% chez Titelive.
Le diffuseur qui agrège des catalogues numériques impose, à travers sa technologie, un modèle économique, ou inversement. Les investissements techniques à réaliser pour interfacer ces catalogues sur les dispositifs des librairies sont importants et engagent ces derniers dans des solutions de développement sans réelle garantie de retour sur investissement. Or, il est difficile de prédire si la solidité commerciale et économique de ces nouveaux acteurs non-adossés à des structures éditoriales historiques est une caution ou masque un effet « start-up »… Ainsi, il est important de voir s’affirmer sur le marché du numérique les diffuseurs et les distributeurs traditionnels (Sodis, Sofédis, Interforum, Hachette, etc.), en plus des nouveaux diffuseurs numériques (Numilog, Titelive et Cyberlibris).
Quel mode de fixation du prix d’un « livre numérique » ?
Le prix fixe du « livre numérique » n’existe pas à l’inverse du prix fixe du livre imprimé. La TVA du livre numérique est de 19.6% au lieu de 5.5% pour sa version imprimée.
La stratégie des éditeurs français est de conserver la maîtrise du prix (ne pas laisser le grossiste ou l’agrégateur décider à leur place) et cela pour un tarif proche du livre imprimé. Le détenteur des droits (l’éditeur) fixe le prix du contenu qu’il propose au public. Il s’assure ainsi de l’équilibre économique de son catalogue. Certains usages ne respectent pas cette règle, particulièrement dans le cadre des offres en abonnement (bouquets) qui risquent de se multiplier dans les mois à venir.
Les éditeurs français ne veulent en aucun cas se retrouver dans la position de leurs confrères américains ou belges. Aux États-Unis, ceux-ci ont en effet vu Amazon « casser » le prix des contenus numériques de sa plate-forme pour lancer le Kindle… En Belgique, Cyberlibris vend dans un bouquet de l’opérateur téléphonique Belgacom - dont le prix de mise à disposition est inconnu des éditeurs - un certain nombre de titres. La rémunération des éditeurs (de la chaîne des droits) est bien proportionnelle au taux de consultation de leurs ouvrages, mais sans qu’ils connaissent le montant de la transaction de départ. Les abonnés Belgacom, quant à eux, ont accès « gratuitement » à ce bouquet dans le cadre de leur abonnement.
Les éditeurs français souhaitent absolument éviter cette cannibalisation du marché papier par le marché numérique et assister à la destruction du marché traditionnel sans système de compensation, à l’instar de ce que vit actuellement la presse. Ainsi, en France, les débats sur la gratuité des contenus sont nombreux et les mécanismes de fixation des prix du « livre numérique » apparaissent complexes selon le niveau de « service » :
- téléchargement définitif de l’œuvre intégrale : le prix au téléchargement de l’ouvrage complet oscille entre 75 à 100% du prix du papier ;
- téléchargement temporaire d’un fichier chrono-dégradable : s’effectue sur le modèle de l’emprunt en bibliothèque ou de celui de la location ;
- accès par abonnement : le lecteur est captif d’un service récurrent (fin abonnement, perte de la bibliothèque, etc.). Cette formule assimile le coût de l’ouvrage à zéro. C’est le modèle proposé notamment par Cyberlibris.
Nous pensons que l’interprofession a tout intérêt à définir une notion de « livre numérique » (œuvre complète vendue de façon pérenne et individuelle, reflétant le livre imprimé quand il existe) à laquelle ne saurait être assimilée la vente de contenus ou d’usages dérivés de ce contenu originel et matriciel.
Les préconisations relatives au prix et à la TVA ne sont pas les mêmes dans les cas considérés. Sur le principe, et dans l’idéal, la législation du prix unique et le taux de TVA réduit s’appliqueraient au « livre numérique », mais ne concerneraient pas les autres types de contenus numériques.
Les nouveaux e-détaillants de contenus numériques
L’apparition de nouveaux détaillants potentiels - issus ou non du monde du livre - est aujourd’hui une réalité pour la librairie traditionnelle qui doit s’y confronter. Ceux-ci se constituent ou sont constitués par des sociétés privées ou bien, parfois, par des institutions ou de grandes entreprises publiques. Ces nouveaux acteurs du commerce au détail font de la lecture et du livre un axe fort de leur politique d'image ou de leur engagement et entrent ainsi frontalement en concurrence avec la librairie traditionnelle. Ils ne (re)connaissent pas les règles interprofessionnelles et sont tentés d’obtenir un avantage concurrentiel, soit en réclamant l’exclusivité de titres, voire de collections ou d’une maison d’édition, soit en imposant une vente fermée à l’aide de matériels (device) propriétaire, soit en proposant des prix cassés.
Avec le temps, il faut donc s’attendre à voir ces acteurs proposer davantage de la consultation et du téléchargement de contenus numériques via les services marchands de leurs sites ou de leurs portails comme l’illustrent déjà les exemples suivants :
bibliothèques : comme la BnF qui offre déjà avec Gallica2 « un accès à environ 60.000 livres et 80.000 images libres de droits et à plusieurs milliers de livres récents consultables via les e-distributeurs (accès libre ou sous conditions) ».
opérateurs téléphoniques : comme Orange qui lance aujourd’hui « en partenariat avec cinq grands titres de la presse française, […] l’expérimentation de Read&Go, le premier kiosque à journaux mobile connecté en 3G : un nouveau terminal numérique doté de la technologie e-paper, qui allie la facilité d’usage d’un support mobile au confort de lecture du papier. Ce terminal proposera aux testeurs chaque matin la lecture du Monde, du Parisien, des Échos, de L’Équipe et de Télérama, rafraîchis toutes les heures avec les dernières informations de leurs éditions électroniques » - Annie Favier, « Le Prix de la gratuité », Livres Hebdo, 16 février 2007 : « Sous l'impulsion d'Internet, la gratuité envahit la sphère culturelle, change les règles du jeu et inquiète ses principaux acteurs. Suffisamment pour que sept livres soient consacrés à ce phénomène dans les prochaines semaines ».
auteurs : comme Lulu qui permet aux auteurs de télécharger leurs œuvres sur le site et, ensuite, qui va s’occuper de les vendre en direct, sans passer par le filtre d'une maison d'édition.
portails de recherche : comme GoogleBookSearch qui permet « de clique[r] sur un livre provenant du Projet Bibliothèque et […] afficher des informations bibliographiques générales sur cet ouvrage ainsi que, dans de nombreux cas, de courts extraits (quelques phrases reprenant votre terme de recherche en contexte). Si ce livre relève du domaine public, [il est possible de] le consulter et [de] le télécharger dans son intégralité. Dans tous les cas, il […] sera proposé des liens permettant d'accéder à des librairies en ligne, où [l’on peut se] procurer le livre en question, et vers des bibliothèques, où [il est possible de] l'emprunter » ;
entreprises nationales : comme la SNCF qui « apporte son soutien à la création littéraire et aux initiatives innovantes. Elle participe au rayonnement de la littérature sous toutes ses formes auprès du grand public » ;
sites medias : comme celui d’une radio thématique qui ne se consacrerait qu’au livre et à la lecture (le projet encore confidentiel d’une telle radio est en cours) ;
pure players : comme HDS Digital (Lagardère Services) qui propose la consultation et le téléchargement illimités de dizaine de titres de magazines et de journaux et souhaite faire de même avec les livres du groupe Hachette.
sites compagnons d’éditeurs : comme O’Reilly media qui, avec sa plate-forme Safari propose directement des contenus numériques de livre d’éditeurs en faisant l’économie de la chaîne traditionnelle diffuseur/distributeur/revendeur (libraire) ;
réseaux sociaux : LibraryThing qui invite le lecteur à cataloguer ce qu’il lit ou une bibliothèque entière afin de se rapprocher d’autres lecteurs et exposer lui-même ses propres critiques de livres.
Le coût de l’interfaçage technique
Les niveaux d’investissement exigés sont élevés. Les coûts d’accès à la technologie/ingénierie pour des micro-acteurs sont donc considérables. L’hyper innovation est un frein ou une barrière à l’entrée sur ce nouveau marché. De plus, les standards n’existent pas et les grandes librairies numériques sont partenaires en « marque blanche » d’opérateurs spécialisés (Numilog, Titelive, Cyberlibris, HDS Digital, etc.). Autant de solutions techniques coûteuses à développer pour les libraires sans contrepartie financières significatives.
Publié par admin le 10 juin 2008
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