Les libraires sont, dans leur ensemble, inquiets par l’arrivée du numérique. Cela remet en cause non seulement leurs pratiques au quotidien mais aussi leur habitus : en effet, comment accueillir et organiser la vente de contenus numériques dans un contexte « brick and mortar »? Cette organisation demande en effet un certain niveau d’investissements de leur part, qu’il soit d’ordre technologique ou financier. Or, beaucoup de libraires n’ont pas cette capacité d’investissement et sont sceptiques quant aux retombées réelles des ventes de contenus numériques par rapport à ce niveau d’investissements. Ils se demandent - non sans raison - comment ils pourront concurrencer, avec des ressources limitées, de grandes organisations jouissant de plus amples moyens financiers. Cette problématique doit être relevée et prise en compte par les professionnels de l’édition traditionnelle.
Pour l’instant, les libraires assistent surtout à l’effritement continu de leurs chiffres d’affaires dans certains secteurs : l’édition STM a créé des modèles alternatifs adaptés au numérique (fiches de mise à jour, compléments et bonus, exercices en lignes, etc.). Des tendances similaires sont en train de s’opérer dans le domaine des livres universitaires, de sciences humaines ou encore des ouvrages de référence (encyclopédies1, dictionnaires). Si certaines catégories de livres ne se prêtent pas encore à la numérisation (notamment la littérature, la jeunesse ou le livre d’art), d’autres s’y prêtent très bien comme celui du tourisme : ainsi, la démocratisation des outils de navigation par satellite est en train de remplacer le marché traditionnel des cartes routières. Les ouvrages dits « pratiques » (bricolage, cuisine, sport, jardinage, guides de voyages) voient leurs contenus être largement repris sur des sites spécialisés. Au final, beaucoup d’informations précédemment contenues dans ces ouvrages sont maintenant facilement et gratuitement disponibles en ligne. Les ventes de versions imprimées de ces catégories apportent des recettes importantes pour une librairie traditionnelle. Que se passera-t-il lorsque ces ventes auront disparu ?
1 Frédérique Roussel, « “Quid”, la quille ? », Libération, 19 février 2008 : « Concurrencée par Internet, lâchée par son éditeur, la célèbre encyclopédie n’est pas parue en 2008. Récit d’une aventure familiale lancée en 1963 ».
L’émergence de sites proposant gratuitement - ou qui visent à la gratuité en s’appuyant sur la publicité – des contenus pourraient être des menaces potentielles pour les libraires. ( http://www.walkbook.net : site de consultation implanté en Turquie qui propose (en plusieurs langues) des œuvres littéraires libres de droits (notamment auteurs du XIXe siècle) mais où figure aussi Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Voir également http://www.ubu.com qui se targue de proposer gratuitement des contenus soumis à droits et pour lesquels ils n’ont pas d’autorisation de diffusion.) Ils ne voient donc pas précisément les bénéfices potentiels du numérique ni les avantages économiques que leur profession pourrait tirer de la vente de ce type de contenus dans un avenir un plus ou moins proche.
Ils se demandent, en effet, dans quelle mesure le développement du marché des contenus numériques viendrait, à terme, compenser leurs pertes de chiffre d’affaires sur ces secteurs et si ces pertes ne mettraient pas en péril leurs surfaces de vente ou leurs conditions de rémunération. ( Cf. Claude Combet, « La Triste mort de Murder Ikk », Livres Hebdo, 5 janvier 2007 : « Les librairies indépendantes ne résistent pas aux chaînes et à Internet et sont contraintes à la fermeture ».) Ils constatent ainsi chaque jour un peu plus que leurs marges bénéficiaires s’amenuisent. Le magasin moyen - qu’il soit indépendant ou fasse partie d’une chaîne - éprouverait de plus en plus de difficultés à continuer de fonctionner si les ouvrages des catégories spécifiques citées plus haut disparaissaient pour n’exister plus que sous une forme numérique que les libraires ne parviendraient plus à commercialiser.
Le risque de voir fermer de nombreuses librairies ces prochaines années n’est donc pas à écarter. Il est alors garanti que l’édition traditionnelle en ressentirait des effets directs sur l’écoulement de sa production et donc sur le fonctionnement même de ses structures de diffusion et de distribution. Quant aux libraires qui auront les moyens de s’adapter et de résister à ces pertes de chiffre d’affaires, il n’est pas dit que leurs magasins ne soient pas touchés au point de voir diminuer leurs surfaces de vente.
Il paraît donc nécessaire que le rôle central des libraires comme détaillants soit défendu dans le processus d’expertise et de commercialisation des contenus numériques en ligne et en magasin, en lien étroit avec les partenaires professionnels naturels que sont les éditeurs, les diffuseurs et les distributeurs. Faute de quoi, s’installera une désintermédiation entre les acteurs traditionnels de la chaîne du livre qui signalera l’écueil le plus sérieux marquant la fission du marché - tant sous sa forme numérique que sous sa forme imprimée - au profit d’acteurs extérieurs.
Publié par admin le 8 juin 2008
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