Nous croyons fermement que la numérisation et donc, les contenus numériques, offrent aux professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles une réelle opportunité de développer le commerce du livre au XXIe siècle. Pour l’heure, il semble effectivement difficile de dresser un modèle économique rentable, et même de dessiner les contours d’un marché : les procédés à mettre en place pour exploiter ces contenus sont encore abstraits et problématiques. Aller vers la numérisation à reculons serait pourtant une grave erreur ! Il faut aujourd’hui - et non pas demain ou après demain - accueillir la numérisation et préparer le commerce du livre à la vente de contenus numériques. Sinon, d’autres le feront, sans la même déontologie que celle que la profession revendique.
Si les professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles souhaitent gérer leur propre avenir tout en profitant de renouveler leurs compétences et étendre le commerce du livre, ils doivent aborder le numérique en s’emparant des quatre points suivants qui nous semblent fondamentaux :
La diversification des supports de vente est inéluctable
Les prochaines années verront apparaître une forte augmentation de la production de contenus numériques de livres. Des secteurs comme les ouvrages de références (dictionnaires et encyclopédies) ou les ouvrages de savoir (droit, médecine, sciences humaines, etc.) sont déjà largement entrés dans la dématérialisation (notamment sur des sites Internet). À plus ou moins court terme, cette production de contenus numériques s’élargira donc encore et touchera d’autres secteurs de l’édition (tourisme, bandes dessinées1sup>, littérature générale, beaux-arts, vie pratique, etc.). Il est prévisible - devant l’arrivée de nouveaux matériels de lecture et face à la volonté industrielle de construire une économie viable – que cette production s’organise pour prendre la forme de contenus numériques commercialisables. Ainsi, ces contenus numériques s’agrégeront au marché du livre et viendront compléter le commerce de livres imprimés qui, lui, est appelé à perdurer encore de longues années. De ce point de vue, il est important que la librairie et l’édition traditionnelles affirment dès à présent leurs capacités à commercialiser différents supports, que ce soit sous la forme de contenus numériques que sous la forme traditionnelle de livres imprimés.
1 « Les Humanos lancent une BD pour téléphone portable », Livres-Hebdo, 26 février 2008 : « A l’occasion de la parution du dernier tome de la série Megalex de Jodorowsky et Beltran, Les Humanoïdes associés offrent en téléchargement gratuit le premier volume à regarder sur un Pocket PC, un iPod ou un téléphone portable. Chaque case de l’album est mise en vidéo et l’ambiance comme les dialogues sont sonorisés ».
La librairie doit évoluer vers Internet pour compléter son offre
La librairie traditionnelle, à l’ère du numérique, se définit d’abord comme une enseigne visible par les clients sur Internet. Autrement dit, à l’ère de la dématérialisation, la librairie traditionnelle se doit d’être capable de vendre en ligne comme en magasin, de conseiller ses clients autant de vive voix que par l’intermédiaire d’Internet ; à savoir que sa présence sur Internet représente en fait une partie intégrante de son magasin et de ses services. En étant capable d’intégrer la vente de livres imprimés et de contenus numériques et d’en assurer la promotion via Internet, la librairie traditionnelle préservera non seulement son leadership sur le marché du livre mais restera également l’interlocuteur privilégié de l’éditeur. Communiquer par Internet comme avoir la capacité d’y effectuer des transactions commerciales n’est pas une alternative au métier de libraire mais bien une complémentarité, voire une persistance, des compétences dudit métier.
La présence aujourd’hui en ligne d’une librairie s’avère donc, tout simplement, nécessaire et normale au regard de l’évolution du commerce de vente au détail, dans une stratégie « click and mortar »2. A contrario, l’absence de la librairie traditionnelle sur Internet soulignerait son isolement par manque de communication et son incapacité à commercialiser sur Internet du livre, qu’il soit sous forme imprimée ou numérique. Cette absence laisserait le champ libre aux librairies virtuelles de poursuivre leur stratégie de conquête de parts de marché.
2Expression anglaise qui s’oppose à « brick and mortar ». « Brick and mortar » désigne, dans le secteur de la distribution, les entreprises traditionnelles faites « de brique et de mortier » par opposition aux entreprises virtuelles qui ne possèdent pas de magasin physique. « Click and mortar » se dit d'une entreprise de distribution traditionnelle, ayant ajouté des activités en ligne (click) à son modèle classique (mortar).
L’engagement de la profession sur cette voie doit être résolu et solidaire
Si la librairie et l’édition traditionnelles souhaitent profiter pleinement des avantages du numérique, qu’ils se réalisent à court, moyen ou long termes, elles doivent s’engager ensemble dans le processus de la numérisation. Qu’aujourd’hui, cette collaboration essentielle au succès du développement numérique fasse défaut n’augure rien de bon pour l’avenir du marché du livre. Le peu d'ardeur des professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles à initier une collaboration active sur le front du numérique pour en explorer les potentialités comme les impasses ou les difficultés, ne sert pas les intérêts des différents acteurs de la chaîne du livre (auteurs, éditeurs, diffuseurs, distributeurs, grossistes, libraires).
Les propositions contenues dans ce rapport reposent donc sur l’idée que c’est la bonne volonté des professionnels à s’engager ensemble dans un échange d’informations et une collaboration active qui leur permettra de profiter des avantages offerts par le numérique et de valoriser ainsi leurs savoirs-faire et leurs compétences respectifs (créer, éditer, diffuser, distribuer, promouvoir, vendre). Cet appel aux professionnels à collaborer au succès d’un projet collectif ne traduit donc pas une expression de bonne conscience reposant sur un idéal de travail en commun mais n’est dicté que par la conviction que ce sont les intérêts communs qui permettront à chacun des acteurs de tirer le mieux parti de la numérisation pour sa profession.
Rester en retrait constituerait un risque mortel pour la profession
Les difficultés que le client pourrait rencontrer pour obtenir de l’information sur un livre, sous sa forme traditionnelle comme sous sa forme numérique, ou pour se le procurer via les sites Internet des libraires pourrait alors l’amener à se décourager rapidement et à concrétiser sa démarche d’achat chez d’autres acteurs de la vente du livre en ligne. Cette nécessaire évolution du métier demeure ainsi, pour les professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles, un acte de concrétisation primordial !
De ce fait, si les différents acteurs traditionnels du marché du livre ne collaborent pas pour créer un environnement numérique concret, il est vraisemblable que des organisations extérieures au commerce du livre, ou qui se situent en sa périphérie, s’organisent de manière à se saisir de ce marché en offrant les mêmes services que la librairie traditionnelle mais tout en offrant en parallèle des services complémentaires qui sauront faire la différence avec cette dernière si elle n’évoluait pas : vente de contenus numériques, référencement, largeur de l’offre, merchandising, cross-selling, base de données bibliographiques, navigation (auteurs, collections, thématiques, tags), impression à la demande, gestion des nouveautés et fonds, newsletters, relation clients et suivi personnalisé, outil communautaire, portabilité vers de nouveaux supports en mobilité, etc.
Déjà, les évolutions sont largement amorcées : la stratégie du pure player Amazon doit inquiéter les professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles. Mais d’autres opérateurs qui auront immanquablement des moyens tout aussi importants (Google, E-Bay, I-Tunes, etc. ou des sites collaboratifs tels MySpace et Facebook) pourraient à leur tour se lancer dans le commerce du livre au point que les professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles ne pourraient disposer des moyens de contrer ni même les concurrencer. Nous prévenons aujourd’hui de cette menace réelle qui pèse sur les professionnels du marché du livre. La sous-estimer constituerait une erreur fatale pour tous.
Publié par admin le 8 juin 2008
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