Le commerce du livre en France, c’est-à-dire essentiellement, les professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles, ont jusqu’à présent réagi plutôt mollement à l’arrivée du numérique sur le marché. Les éditeurs se sont lancés tardivement dans la numérisation de leurs catalogues (fonds et nouveautés) sans concertation préalable et en adoptant des stratégies diverses selon leurs moyens et leurs ambitions respectives.
Quant à aux librairies, que ce soit les chaînes ou les points de vente indépendants, très peu d’entre elles ont publiquement développé une stratégie numérique, et encore moins investi dans ce domaine hormis la Fnac qui s’est associée à Cyberlibris pour lancer sa plate-forme de téléchargement ou la libraire professionnelle Lavoisier, ou encore, L'Appel du livre qui propose depuis 2007 quelque 20.000 e-books anglais et français à télécharger depuis son site avec pour slogan : « La librairie globale, du livre papier au livre numérique (e-book), tous les livres disponibles» ! Ou, plus récemment, Alinéa à Martigues et Durance à Nantes qui proposent l’offre numérique de Titelive.
Les réactions des professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles concernant le numérique font donc surgir légitimement de nombreuses questions concernant :
- de démarches concernant la manière dont la librairie et l’édition seront impliquées l’une et l’autre, l’une par rapport à l’autre, l’une avec l’autre ;
- les craintes de voir l’édition ne pas intégrer la librairie dans sa stratégie de développement du numérique ;
- la capacité des libraires à associer le virtuel au livre physique et d’articuler leur magasin avec leur site Internet ;
- la compétitivité de la librairie par rapport à des organisations extérieuresau commerce du livre traditionnel qui pourraient s’avérer, à terme, être les véritables bénéficiaires de ce nouveau marché au fur et à mesure de son développement.
Ces questions résultent d’inquiétudes manifestes et s’expriment d’autant plus que certains éditeurs traditionnels issus - ou à la tête - d’importants groupes (Hachette, Éditis, Gallimard) sont en train de réaliser de lourds investissements dans la numérisation depuis 2007, ( Cf. Hervé Hugueny, « Éditis s'organise autour du numérique », Livres-Hebdo, 8 juin 2007 : « Le groupe considère qu'il s'agit d'un axe prioritaire de son développement ».) alors même que la librairie traditionnelle, dans sa majorité, n’est pas en capacité de commercialiser des contenus numériques.
Le déséquilibre qui émane de cette situation suscite les réactions chez les acteurs des deux professions. Ce déséquilibre est aujourd’hui illustré par un manque de discussions interprofessionnelles constructives au sein de ces deux professions, tant sur la numérisation que sur la commercialisation de ce que cette dernière produit : les contenus numériques. Toutefois, rappelons que L’Alire, lors du colloque Alire-Dilicom du 4 juin 2007, posait déjà la question des « lieux » où pouvoir mener une réflexion sérieuse sur les enjeux du numérique.
Le projet Gallica2, lancé au milieu de l’année 2007 par la Bibliothèque nationale de France (BnF), a pu être un déclencheur d’initiatives qui ont permis aux professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles de tester les modes de production et de diffusion des contenus numériques. Les dispositifs de soutiens mis en œuvre par le CNL ont été largement incitatifs. En outre, le « choc visuel » du film d'Éditis, Possible… ou probable ? sorti en septembre 2007 , a permis à un certain nombre d’acteurs de la chaîne du livre de mesurer les changements que pourrait opérer prochainement le numérique dans leurs métiers.
Ainsi, numérique et numérisation sont au cœur des discussions de la profession depuis deux ans. Cependant, l’interprofession qui a déjà montré son dynamisme autour de sujets comme le transport, les Échanges de Données Informatisés (EDI), le Fichier exhaustif du Livre (FEL), etc. n’a pas encore su se saisir de ces sujets et en confier le traitement à un groupe de travail réunissant des professionnels reconnus et représentants les librairies et les éditeurs. À la demande de l’Alire d’organiser des rencontres et des échanges d’informations au sein de la profession, aucune suite n’a encore été proposée, si ce n’est au sein même de la Commission numérique Alire-SLF depuis octobre 2007.
Un certain nombre de problèmes dus à l’absence d’engagement réciproque des professionnels apparaissent chaque jour un peu plus à nous ! Ces problèmes ne sont pas négligeables : la profession a pu apprendre dans l’enquête réalisée lors de la Foire du Livre de Francfort de 2007, que la numérisation serait perçue par les acteurs du commerce du livre à travers le monde comme étant le défi majeur de l’industrie du livre - Le Rights Director Meeting qui s’est tenu la veille de l'ouverture de la Foire internationale du Livre de Francfort (10-14 octobre 2007) a eu pour thème lors de sa 21e édition : « La numérisation et les droits numériques ». Laisser les événements se dérouler sans intervenir, et penser que le marché pourrait se structurer de lui-même serait illusoire et catastrophique.
Nous croyons que, quelles que soient les difficultés, les professionnels de la librairie et de l’édition traditionnelles doivent absolument s’investir ensemble dans la gestion du numérique pour, d’une part, tirer le parti maximum de ses opportunités et, d’autre part, empêcher des acteurs extérieurs tels que les opérateurs téléphoniques ou fournisseurs d’accès de s’immiscer sur ce marché de manière à en prendre le monopole et, se mettre ainsi en position d’imposer par la suite leurs propres conditions d’exploitation de la numérisation et de commercialisation des contenus numériques. Les conséquences d’un manque d’actions dans ce sens pourraient être dévastatrices pour la librairie mais également pour l’ensemble de la chaîne du livre (auteurs, éditeurs, diffuseurs, distributeurs).
Publié par admin le 6 juin 2008
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